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Lumières d'Ailleurs Photographie de voyage

Asie du Sud-Est et Inde

Birmanie, pagodes dans la brume du matin

Sur une plaine de quarante kilomètres carrés se dressent plus de deux mille temples de brique. Sans brume, ils s'additionnent en un fouillis illisible. Avec elle, chacun devient un plan un peu plus pâle que le précédent, et la plaine se met à avoir une profondeur.

Asie du Sud-Est et Inde

Plaine hérissée de temples de brique émergeant d'une nappe de brume basse, les silhouettes les plus lointaines pâlissent jusqu'à se confondre avec le ciel
Chaque rang de temples est un peu plus clair que le précédent : c'est cette dégradation qui fabrique la distance.

La plaine de Bagan, sur la rive gauche de l'Irrawaddy, concentre les vestiges de plusieurs milliers de sanctuaires bâtis entre le onzième et le treizième siècle. Le matériau est partout le même : une brique cuite, rouge sombre, parfois recouverte de stuc. C'est un sujet de couleur uniforme et de forme répétée, exactement le genre de paysage qui devient plat dès que la lumière est mauvaise.

Ce que l'on vient chercher n'est donc pas un temple, c'est un empilement de plans. La perspective atmosphérique, ce phénomène par lequel un objet lointain paraît plus pâle et plus bleuté que le même objet proche, est ici le seul outil disponible pour séparer les rangs. Sans elle, deux cents pagodes se superposent en une seule masse brune.

Une nappe qui tient une heure, parfois deux

La brume de Bagan est une brume de rayonnement : la plaine se refroidit la nuit sous un ciel dégagé, l'humidité condense au ras du sol et forme une nappe basse au petit matin. Elle est la plus fiable pendant la saison sèche et fraîche, de novembre à février, quand les nuits descendent nettement plus bas que les journées. Elle se dissipe entre huit et neuf heures, plus tôt si le vent se lève.

La conséquence est simple : la fenêtre utile commence avant le lever du soleil et se referme moins de deux heures plus tard. C'est la même contrainte que celle décrite pour les rizières en terrasses éclairées à l'horizontale, où la brume du vallon joue exactement le même rôle de séparateur de plans. La différence est qu'ici, la nappe est plus étendue et la scène plus vaste.

Ce qui fait la différence sur place

  • La hauteur du point de vue. Vingt mètres suffisent à voir par-dessus la nappe. Au ras du sol, on est dedans, et tout devient uniformément laiteux.
  • L'orientation du regard. Face au soleil levant, la brume s'illumine et les temples deviennent des silhouettes. Dos au soleil, on garde la couleur de la brique mais on perd le halo.
  • Les fumées de cuisine. Elles montent des villages entre six et sept heures et s'ajoutent à la brume, en plus dense et plus localisé.
  • La saison. Après les pluies, la végétation est verte et masque les bases des temples; en fin de saison sèche, la plaine est ocre et les volumes ressortent.

Exposer pour la brume, pas pour la brique

Une nappe de brume éclairée par un soleil bas est très lumineuse. Si l'on expose pour la brique, elle part en blanc et le dégradé disparaît, ce qui revient à supprimer le sujet. La bonne mesure se fait sur la zone claire, quitte à laisser les temples du premier plan très sombres : ce sont eux qui donnent le point de référence noir dont l'image a besoin.

Cette décision de renoncer à la matière pour garder le dessin est la même que devant une façade de temple prise à contre-jour, comme l'explique la page sur le lever du jour devant les tours d'Angkor. Dans les deux cas, on choisit ce que l'on sacrifie avant de déclencher, et non après.

Angle d'un temple de brique dont le stuc s'écaille, éclairé de côté par un soleil bas qui souligne chaque joint de maçonnerie
Quand la nappe est tombée, il reste la matière : la brique se photographie en lumière strictement latérale.
Attelage de bœufs sur une piste sablonneuse, la poussière soulevée par les roues accroche la lumière basse du matin
La poussière soulevée sur une piste remplace la brume et rend le rayon visible, sur une scène beaucoup plus petite.

Composer une plaine sans horizon marqué

Le relief de Bagan est faible : la plaine est presque horizontale et l'Irrawaddy coule en contrebas, souvent invisible. Il n'y a donc pas de ligne forte pour organiser le cadre, sinon celle des temples eux-mêmes. Deux compositions fonctionnent régulièrement. La première place une pagode proche en très grand dans un coin, ce qui donne l'échelle et le noir de référence. La seconde supprime tout premier plan et travaille en téléobjectif, en comprimant les rangs les uns sur les autres jusqu'à obtenir un dégradé continu.

Ce que la brume permet, selon son épaisseur
État de la nappeCe que l'on voitChoix de cadrage
Épaisse, au-dessus des toitsSeules les flèches dépassentTéléobjectif, quelques pointes seules dans le blanc
Moyenne, à mi-hauteurRangs successifs bien séparésVue large, dégradé de plans du sombre au pâle
Faible, résiduelleVoile léger, couleur de brique conservéeCompositions à trois plans, premier plan sombre
DissipéeMasse brune uniforme, contraste durAbandonner la vue d'ensemble, passer aux détails

Un principe qui voyage

Un paysage fait d'éléments identiques et répétés n'existe en photographie que si quelque chose les hiérarchise : la brume, la lumière rasante ou la couleur. Le même raisonnement s'applique à des falaises alignées sous un ciel changeant, où chaque cap est un peu plus pâle que le précédent : c'est ce que décrit la page sur les falaises et le vert irlandais sous un ciel mouvant.

À voir ensuite

Le fonctionnement général de la lumière dans cette partie du monde, saisons et fleuves compris, est exposé dans la page sur les temples et les fleuves d'Indochine, qui explique pourquoi les matinées y sont si courtes.

Pour voir la même mécanique de plans successifs appliquée à un sujet urbain plutôt qu'à une plaine, la page sur Angkor au lever du jour montre comment un bassin remplace la brume dans le rôle du séparateur.