Moscou se situe à près de cinquante-six degrés de latitude nord, soit plus haut que Copenhague. En décembre, le soleil n'y monte qu'à une dizaine de degrés au-dessus de l'horizon et la journée dure moins de sept heures. En juin, à l'inverse, le jour approche les dix-huit heures et le crépuscule s'étire très longuement. Le calendrier de travail y est donc radicalement différent selon la saison.
L'hiver, souvent considéré comme la mauvaise saison, est en réalité la meilleure pour cette ville. La lumière reste rasante toute la journée, ce qui convient parfaitement à une architecture de relief; la neige remplit les ombres par réflexion; et l'heure bleue arrive tôt, laissant le temps de photographier les monuments éclairés sans veiller.
Un sujet vertical dans un espace horizontal
Les coupoles en bulbe posent un problème de cadrage précis. Elles sont hautes, groupées, et se détachent sur le ciel, alors que la place qui les entoure est vaste et horizontale. Une vue large les réduit à de petits accidents sur un aplat de pavés; un cadrage serré perd le lieu.
Trois solutions donnent des images solides. La première consiste à travailler au téléobjectif depuis l'autre bout de la place, ce qui comprime les plans et fait remplir le cadre par les coupoles. La deuxième place un élément vertical au premier plan, un lampadaire, un porche, une silhouette, pour équilibrer la hauteur. La troisième cadre en très serré sur deux ou trois bulbes, en composition purement graphique.
Ce qu'il faut regarder sur la place
- L'orientation des façades. Les longues façades de la place ne prennent la lumière rasante qu'en début et en fin de journée.
- La couleur du pavé. Sec, il est gris sombre; mouillé, il devient un miroir qui double les monuments éclairés.
- La neige. Elle éclaircit tout le bas de l'image et supprime la zone la plus sombre du cadre.
- Le ciel blanc. Fréquent en demi-saison, il oblige à réduire sa place dans le cadre ou à l'exclure.
Des couleurs qui arrivent déjà saturées
Les bulbes sont peints de rouges, de verts, de bleus et de dorures en motifs torsadés. C'est un sujet naturellement saturé, et la tentation d'en rajouter au traitement produit immédiatement une image invraisemblable. Le principe de retenue est le même que devant des étoffes ou des poudres de couleur dans un marché : il est développé dans la page sur les portraits et les couleurs du quotidien en Inde.
Il faut au contraire chercher ce qui va calmer l'image : un ciel uni, la neige, une façade claire, une zone d'ombre. La couleur porte mieux quand elle est minoritaire dans le cadre, règle générale qui vaut du village grec au marché tropical.
L'ornement, une question de lumière rasante
Au-delà de la couleur, ces architectures sont couvertes de reliefs : bandeaux, arcatures, motifs de brique, torsades. Comme toute façade ornée, elles ne se révèlent qu'en lumière très oblique. C'est exactement ce qui est décrit pour les capitales baroques dans la page sur l'ornement de Vienne et de Prague : plus le relief est faible, plus l'angle doit être bas.
La différence tient à la latitude. À Moscou, cette lumière rasante n'est pas réservée aux deux extrémités de la journée pendant six mois de l'année : en hiver, elle dure du matin au soir, ce qui donne au photographe un confort de travail rare sur ce type de sujet.
| Saison | Lumière disponible | Sujets |
|---|---|---|
| Hiver | Rasante toute la journée, neige réfléchissante | Coupoles, façades, places enneigées, heure bleue précoce |
| Printemps | Ciels souvent blancs, dégel | Détails, intérieurs, pavés mouillés et reflets |
| Été | Jours très longs, midi vertical | Parcs, scènes de rue, crépuscules interminables |
| Automne | Lumière basse, feuillages colorés | Alignements d'arbres, contrastes de couleur avec le bâti |
Un principe qui voyage
Un sujet très coloré demande un environnement calme, et un sujet très ornementé demande une lumière basse. Ces deux règles se combinent ici, ce qui rend la place Rouge exigeante malgré son apparente facilité. On retrouve la même combinaison dans les forêts d'automne d'Amérique du Nord, où la couleur est donnée et où tout le travail consiste à la contenir : voir la page sur l'automne québécois et ses rouges d'érable.